Une bille, des clous, et rien d'autre
La planche est un plan incliné hérissé de clous disposés en quinconce. On lâche une bille au sommet, exactement au-dessus du clou unique de la première rangée. À chaque choc, elle est déviée à gauche ou à droite, puis retombe sur un clou de la rangée suivante. Après n rangées, elle tombe dans l'une des n + 1 gouttières alignées en bas.
Francis Galton fait construire l'appareil vers 1873 et le baptise quincunx, du nom latin de la disposition en quinconce des arbres d'un verger romain. Il ne cherche pas à amuser : il veut une démonstration matérielle d'une thèse statistique. Une multitude de petites causes indépendantes, chacune négligeable, s'additionnent en une grandeur dont la distribution est toujours la même courbe en cloche. C'est l'argument central de son livre Natural Inheritance (1889), où le quinconce sert à expliquer pourquoi la taille des hommes, agrégat de causes héréditaires innombrables, se répartit normalement.
La trémie et son col
Au sommet, un entonnoir large retient la réserve et se resserre sur un col ne laissant passer qu'une bille à la fois. Ce détail n'est pas décoratif : il garantit qu'aucune bille n'en heurte une autre, donc que chaque descente est indépendante des précédentes. C'est précisément l'hypothèse dont dépend tout le raisonnement de la section suivante. Un dispositif qui déverserait les billes en vrac produirait des chocs entre billes, des trajectoires corrélées, et le modèle binomial ne s'appliquerait plus.
Le débit d'un tel col est borné par la physique, et le simulateur respecte cette borne : une file unique ne peut pas émettre plus vite que les billes ne s'en éloignent en tombant, sans quoi elles se chevaucheraient. Régler le débit ne change donc que le nombre de billes lâchées par seconde, jamais la vitesse de chute de chacune — comme sur un appareil réel, où ouvrir davantage la trémie ne fait pas tomber les billes plus vite.
Le simulateur ci-dessus ne modélise pas les chocs physiques. Il tire directement, pour chaque clou, une décision aléatoire « gauche ou droite ». C'est un choix délibéré : il simule le modèle idéalisé, pas l'objet en bois. La section VII explique précisément ce que cette idéalisation laisse de côté.