« Dimension » : deux questions différentes
Le mot recouvre deux questions que l'on confond souvent. La première est une question de taille : quelle est l'étendue de l'Univers ? La seconde porte sur sa structure : combien de directions indépendantes l'espace-temps possède-t-il ? Les deux sont traitées ici, en distinguant soigneusement ce qui est mesuré, ce qui est déduit d'un modèle, et ce qui reste spéculatif.
La taille
Pour l'Univers observable, la réponse est chiffrée, mais dépend d'un modèle cosmologique (ΛCDM) et de paramètres mesurés. Pour l'Univers entier, on ne dispose que de bornes inférieures : il pourrait être infini.
Le nombre
Toutes les observations sont compatibles avec 3 dimensions d'espace et 1 de temps. D'éventuelles dimensions supplémentaires, prédites par certaines théories, n'ont jamais été détectées et sont contraintes expérimentalement.
L'Univers observable
L'Univers observable est la région d'où un signal se déplaçant à la vitesse de la lumière a eu le temps de nous parvenir depuis le début de l'expansion. C'est une sphère centrée sur l'observateur : chaque observateur, où qu'il soit, a la sienne. Nous n'occupons donc aucune position privilégiée.
Son âge vaut environ 13,79 milliards d'années (Planck 2018 : 13,787 ± 0,020 Ga, dans le modèle ΛCDM). Il serait tentant d'en déduire un rayon de 13,8 milliards d'années-lumière. C'est faux : pendant que la lumière voyageait, l'espace s'est dilaté. La source qui a émis la plus ancienne lumière reçue se trouve aujourd'hui bien plus loin.
Horizons à l'échelle (rayons en distance comobile, milliards d'années-lumière). Les rayons dessinés sont proportionnels aux valeurs calculées dans ΛCDM plat avec les paramètres de Planck 2018 (voir « Hypothèses » plus bas). La coupe est bidimensionnelle ; l'objet réel est une boule.
Le trait épais orange est la surface de dernière diffusion, d'où provient le fond diffus cosmologique (émis environ 380 000 ans après le début de l'expansion, à z ≈ 1090). Au-delà, jusqu'à l'horizon des particules, l'Univers était opaque aux photons.
| Grandeur | Valeur | Signification |
|---|---|---|
| Horizon des particules (rayon) | ≈ 46,2 Gal | Distance actuelle des régions les plus lointaines dont un signal a pu nous atteindre. On lit souvent 46,5 Gal : l'écart vient du jeu de paramètres utilisé. |
| Diamètre de l'Univers observable | ≈ 92 Gal ≈ 8,7 × 1026 m | Deux fois le rayon ci-dessus. |
| Volume | ≈ 3,5 × 1080 m3 | Volume d'une boule de 46,2 Gal de rayon (géométrie plate). |
| Surface de dernière diffusion | ≈ 45,3 Gal | Distance actuelle de la matière qui a émis le fond diffus que nous captons. |
| Horizon des événements | ≈ 16,6 Gal | Les événements se produisant aujourd'hui au-delà de cette distance ne nous seront jamais visibles (conséquence de l'accélération de l'expansion). |
| Sphère de Hubble (c/H0) | ≈ 14,5 Gal | Distance à laquelle la vitesse de récession, au sens de la loi de Hubble–Lemaître, égale c. Ce n'est pas une limite d'observation. |
| Limite ultime (t → ∞) | ≈ 62,8 Gal | Taille comobile maximale que l'horizon des particules atteindra dans un futur infini, si Λ est constante. |
Gal = milliard d'années-lumière. 1 année-lumière = 9,4607 × 1015 m. Les valeurs sont des distances propres mesurées aujourd'hui, c'est-à-dire des distances comobiles avec un facteur d'échelle actuel égal à 1.
Combien de choses dans ce volume ?
Le nombre de galaxies n'est pas mesuré directement, mais extrapolé. Une estimation de 2016 fondée sur des modèles de fonction de masse avançait environ 2 000 milliards de galaxies ; des mesures ultérieures de la luminosité du fond optique (sonde New Horizons, 2021) suggèrent plutôt quelques centaines de milliards. La fourchette honnête couvre donc environ un ordre de grandeur. Le nombre de baryons (protons et neutrons) est, lui, mieux contraint : de l'ordre de 1080, déduit de la densité baryonique mesurée par Planck multipliée par le volume.
Pourquoi « la distance » n'a pas un seul sens
Dans un espace en expansion, la distance entre deux galaxies change pendant que la lumière voyage. Il faut donc préciser quelle distance on énonce. Pour un objet de décalage vers le rouge z, les principales sont :
| Distance | Définition (ΛCDM plat) | Usage |
|---|---|---|
| Comobile DC | DC = (c/H0) ∫0z dz′ / E(z′) | Distance « aujourd'hui », si l'on pouvait figer l'expansion et poser une règle. |
| Temps-lumière DT | c × tregard | Temps de trajet de la lumière multiplié par c. C'est ce qu'annoncent souvent les médias (« à 13 milliards d'années-lumière »), sans le préciser. |
| Lumineuse DL | (1+z) DC | Relie flux reçu et luminosité émise (supernovæ de type Ia). |
| Diamètre angulaire DA | DC / (1+z) | Relie taille physique et taille apparente (oscillations acoustiques de baryons). |
avec E(z) = [Ωr(1+z)4 + Ωm(1+z)3 + ΩΛ]1/2, où Ωr, Ωm et ΩΛ sont les fractions actuelles de densité en rayonnement, en matière et en énergie sombre (supposée constante).
Plus vite que la lumière ? Au-delà de la sphère de Hubble (aujourd'hui, pour z ≳ 1,5), les galaxies s'éloignent de nous, au sens de la variation de leur distance propre, plus vite que c. Cela ne viole pas la relativité restreinte : celle-ci limite la vitesse d'un objet par rapport à un autre au même endroit, et non le taux de croissance d'une distance entre deux points éloignés d'un espace-temps courbe. Nous observons d'ailleurs couramment de telles galaxies (Davis & Lineweaver, 2004).
Calculateur de distances cosmologiques
Entrez un décalage vers le rouge. Les intégrales sont évaluées numériquement dans votre navigateur (méthode de Simpson sur la variable ln(1+z), 4 000 intervalles), avec rayonnement inclus.
Avec H0 = 73,50, les autres paramètres (Ωm = 0,3111…) sont conservés à titre d'illustration. Ce couple n'est pas un ajustement cohérent des données du fond diffus : c'est précisément l'objet de la tension de Hubble.
Échelle horizontale logarithmique. La distance diamètre angulaire atteint un maximum vers z ≈ 1,6 puis décroît : au-delà, un objet de taille donnée paraît plus grand quand il est plus lointain.
L'Univers entier : fini ou infini ?
Par définition, rien au-delà de l'horizon des particules n'est observable. Toute affirmation sur l'Univers entier est donc une extrapolation. Trois types d'arguments bornent néanmoins les possibilités.
La courbure
Si l'espace était fermé (courbure positive, comme la surface d'une sphère, mais en trois dimensions), il serait fini. Les mesures combinées du fond diffus et des oscillations acoustiques de baryons donnent un paramètre de courbure Ωk = 0,0007 ± 0,0019 (Planck 2018), compatible avec zéro. Le rayon de courbure vaut Rc = (c/H0) / √|Ωk|. En retenant la borne supérieure à environ deux écarts-types, |Ωk| ≲ 0,0045, on obtient Rc ≳ 215 Gal, soit environ 4,7 fois le rayon de l'Univers observable. Un univers fermé aurait alors un volume d'au moins plusieurs centaines de fois celui de notre région observable. Des analyses bayésiennes plus complètes aboutissent à des ordres de grandeur similaires (Vardanyan, Trotta & Silk, 2011).
La topologie
Même plat, l'espace pourrait être fini s'il était « replié » (comme un tore). On verrait alors des cercles de températures corrélées dans le fond diffus. Leur absence dans les données de Planck impose que la taille d'un tel domaine fondamental soit au moins comparable au diamètre de la surface de dernière diffusion (Planck 2015, XVIII). La question n'est pas close pour les topologies les plus exotiques.
L'inflation
Les modèles d'inflation cosmique, qui rendent bien compte de la quasi-platitude et du spectre des fluctuations primordiales, étirent typiquement l'espace bien au-delà de notre horizon. Ils suggèrent un Univers entier immensément plus grand que la partie observable, sans permettre d'en donner la taille : celle-ci dépend de la durée de l'inflation, que les données ne fixent pas.
Ce qu'on peut affirmer. L'Univers entier est au moins plusieurs centaines de fois plus volumineux que l'Univers observable si sa géométrie est fermée, et il est peut-être infini. Aucune observation actuelle ne tranche.
Une incertitude ouverte : la tension de Hubble
Presque toutes les tailles données ici sont proportionnelles à c/H0 (à paramètres de densité fixés). Or deux familles de mesures de H0 sont en désaccord.
Le fond diffus cosmologique, interprété dans ΛCDM, donne H0 ≈ 67–68 km/s/Mpc (Planck 2018 : 67,4 ± 0,5). L'échelle des distances locales (céphéides, supernovæ) donne des valeurs proches de 73. En avril 2026, la collaboration H0 Distance Network a publié dans Astronomy & Astrophysics une mesure combinée de 73,50 ± 0,81 km/s/Mpc, soit une précision légèrement meilleure que 1 %, en jugeant peu plausible qu'une simple erreur systématique explique l'écart.
La signification statistique du désaccord dépend des jeux de données combinés ; certaines analyses récentes la situent au-delà de 5 σ. Si la tension signale une physique au-delà de ΛCDM, les distances de cette page devront être recalculées dans le modèle correct. L'écart relatif entre les deux valeurs de H0 est d'environ 8 %, ce qui donne l'ordre de grandeur de l'incertitude systématique possible, mais la correction réelle dépendrait du modèle retenu.
État des connaissances au 15 septembre 2026. Ce sujet évolue rapidement.
Combien de dimensions ?
Depuis la relativité restreinte (Einstein, 1905 ; Minkowski, 1908), espace et temps forment un seul continuum à quatre dimensions : trois d'espace, une de temps. Toutes les expériences et observations réalisées à ce jour sont compatibles avec cette structure. Plusieurs théories envisagent pourtant davantage de dimensions.
Relativité restreinte et générale, Modèle standard de la physique des particules.
Kaluza (1921) et Klein (1926) : une cinquième dimension enroulée unifie gravitation et électromagnétisme classiques.
La cohérence quantique (annulation d'anomalies) exige 10 dimensions d'espace-temps, dont 6 compactifiées.
Cadre supposé unifier les théories des supercordes ; 11 est aussi la dimension maximale de la supergravité.
Première version de la théorie des cordes, sans fermions. Elle contient un tachyon et n'est pas un modèle réaliste.
Pourquoi trois dimensions d'espace ?
La physique ne l'explique pas, mais elle montre que le nombre trois est particulier. Dans un espace à n dimensions, la force gravitationnelle d'une masse ponctuelle décroît comme 1/rn−1. Ehrenfest (1917) a remarqué que pour n ≥ 4, il n'existe pas d'orbite fermée stable : la moindre perturbation précipite une planète vers son étoile ou l'éjecte. Un argument analogue s'applique aux atomes en mécanique quantique. Cela ne prouve pas que l'espace doit avoir trois dimensions, mais qu'un espace doté de plus de trois grandes dimensions ne permettrait pas les structures liées stables que nous connaissons.
Où se cacheraient les autres ?
Des dimensions supplémentaires seraient invisibles si elles sont compactifiées, c'est-à-dire enroulées sur des tailles très petites. Dans les versions classiques de la théorie des cordes, ces tailles sont proches de l'échelle de Planck (≈ 1,6 × 10−35 m), hors de portée expérimentale. D'autres modèles sont testables :
Le modèle ADD (Arkani-Hamed, Dimopoulos & Dvali, 1998) propose des dimensions supplémentaires « grandes », accessibles à la seule gravitation, ce qui expliquerait la faiblesse apparente de celle-ci. Avec deux dimensions supplémentaires, leur taille pourrait approcher le millimètre. Le modèle de Randall et Sundrum (1999) utilise plutôt une dimension supplémentaire fortement courbée.
Ce que disent les expériences
Si la gravité s'étendait dans k dimensions supplémentaires de taille R, la loi en 1/r2 deviendrait 1/r2+k pour r ≪ R. Des balances de torsion de l'Université de Washington (groupe Eöt-Wash) ont vérifié la loi en 1/r2 jusqu'à quelques dizaines de micromètres. Lee et al. (2020) en déduisent que la plus grande dimension supplémentaire, dans le cadre ADD, mesure moins de 38,6 µm.
Les collisionneurs, dont le LHC, n'ont observé ni émission de gravitons vers d'autres dimensions ni micro-trous noirs. Enfin, l'observation conjointe des ondes gravitationnelles et de la lumière de la fusion d'étoiles à neutrons GW170817 a permis de vérifier que les ondes gravitationnelles ne « fuient » pas notablement vers d'autres dimensions sur des distances cosmologiques : le nombre de dimensions d'espace-temps effectif mesuré est compatible avec 4 (Pardo et al., 2018). Cette dernière contrainte ne concerne que les modèles où la gravité fuit à grande échelle, pas les dimensions compactes microscopiques.
Bilan. Trois dimensions d'espace et une de temps suffisent à décrire toutes les données disponibles. Les dimensions supplémentaires restent une hypothèse théorique, motivée mais non confirmée, et exclue au-delà de quelques dizaines de micromètres dans les modèles les plus simples où la gravité s'y propage.
Hypothèses et limites de cette page
Les distances des sections précédentes ont été calculées dans un modèle ΛCDM spatialement plat, avec H0 = 67,66 km/s/Mpc et Ωm = 0,3111 (Planck 2018, TT,TE,EE+lowE+lensing+BAO), une température du fond diffus de 2,7255 K, un nombre effectif d'espèces de neutrinos Neff = 3,046 traitées comme du rayonnement pur, et ΩΛ = 1 − Ωm − Ωr. L'âge obtenu, 13,786 Ga, reproduit la valeur publiée par Planck à 0,001 Ga près.
Les masses non nulles des neutrinos sont négligées, ce qui modifie les distances de moins d'un pour cent. Une énergie sombre évolutive, que suggèrent certaines analyses récentes combinant oscillations acoustiques de baryons (DESI) et supernovæ, modifierait surtout l'horizon des événements et la limite ultime, qui dépendent de l'avenir de l'expansion. Ces deux valeurs sont donc les plus incertaines du tableau.
La longueur de Planck, souvent présentée comme « la plus petite longueur possible », est seulement l'échelle où les effets quantiques de la gravitation deviennent en principe importants. Aucune expérience n'a établi qu'il s'agit d'une longueur minimale.
Sources
- Planck Collaboration (2020). Planck 2018 results. VI. Cosmological parameters. Astronomy & Astrophysics 641, A6.
- Planck Collaboration (2016). Planck 2015 results. XVIII. Background geometry and topology of the Universe. A&A 594, A18.
- H0 Distance Network Collaboration (2026). The Local Distance Network: a community consensus report on the measurement of the Hubble constant at ∼1% precision. A&A, publié le 10 avril 2026.
- Riess, A. G. et al. (2022). A comprehensive measurement of the local value of the Hubble constant. ApJ Letters 934, L7.
- Davis, T. M. & Lineweaver, C. H. (2004). Expanding confusion: common misconceptions of cosmological horizons and the superluminal expansion of the Universe. Publications of the Astronomical Society of Australia 21, 97.
- Vardanyan, M., Trotta, R. & Silk, J. (2011). Applications of Bayesian model averaging to the curvature and size of the Universe. MNRAS 413, L91.
- Fixsen, D. J. (2009). The temperature of the cosmic microwave background. ApJ 707, 916.
- Conselice, C. J. et al. (2016). The evolution of galaxy number density at z < 8 and its implications. ApJ 830, 83.
- Lauer, T. R. et al. (2021). New Horizons observations of the cosmic optical background. ApJ 906, 77.
- Ehrenfest, P. (1917). In what way does it become manifest in the fundamental laws of physics that space has three dimensions ? Proc. Amsterdam Acad. 20, 200.
- Kaluza, T. (1921). Zum Unitätsproblem der Physik. Sitzungsber. Preuss. Akad. Wiss., 966. — Klein, O. (1926). Quantentheorie und fünfdimensionale Relativitätstheorie. Z. Phys. 37, 895.
- Arkani-Hamed, N., Dimopoulos, S. & Dvali, G. (1998). The hierarchy problem and new dimensions at a millimeter. Physics Letters B 429, 263.
- Randall, L. & Sundrum, R. (1999). A large mass hierarchy from a small extra dimension. Physical Review Letters 83, 3370.
- Lee, J. G. et al. (2020). New test of the gravitational 1/r² law at separations down to 52 μm. Physical Review Letters 124, 101101.
- Pardo, K. et al. (2018). Limits on the number of spacetime dimensions from GW170817. Journal of Cosmology and Astroparticle Physics 2018(07), 048.
- Tully, R. B. et al. (2014). The Laniakea supercluster of galaxies. Nature 513, 71.
- CODATA 2018 : longueur de Planck, rayon de charge du proton, rayon de Bohr.